11

Neboua passa le reste de la journée à Bouhen, où il tint conciliabule avec les officiers de la garnison et leurs sergents, imaginant toutes sortes de dispositions pour éblouir le vizir. Bak parla à ses Medjai, qui firent le tour des scribes et des divers artisans qu’ils en étaient venus à connaître au fil des mois. Quant à lui, il rendit visite à Noferi. Thouti discuta avec son épouse, dont les serviteurs allèrent en toute hâte d’une maison à l’autre pour inviter, emprunter, chercher main-forte, répandre l’annonce du festin par toute la ville. Alors que la barque de Rê s’enfonçait sous l’horizon à l’occident, laissant derrière elle un croissant de lune au milieu d’une profusion d’étoiles, l’inspection surprise du vizir était le secret le plus répandu de Bouhen.

 

— Je refuse de passer un autre jour dans cette pièce ! J’ai beau m’accoutumer à notre ami, dit Imsiba en tapotant le cercueil, je ne lui tiendrai pas compagnie pour l’éternité.

— Nous en serons bientôt débarrassés, affirma Bak en levant la tête du manuscrit déployé sur ses genoux. Ramosé a promis de l’emmener au nord à son prochain départ.

Imsiba s’approcha du banc et, dans un grand cliquetis de métal et de bois, rassembla plus d’une douzaine de lances en un immense faisceau. Les pointes acérées, aussi luisantes que de l’or, amenèrent un sourire sur les lèvres de Bak. Ce n’était pas les seules que le grand sergent avait polies. Pour un homme censé se reposer – et en vérité il ne paraissait plus ressentir ni faiblesse ni lassitude –, il n’était pas resté oisif.

Les lances nichées au creux de son bras valide, Imsiba passa dans l’entrée où il s’arrêta brièvement pour bavarder avec les Medjai de service. L’un roulait les nattes sur lesquelles ils avaient dormi pendant que l’autre entassait les cruches et les bols vides dans un panier. Puis Imsiba franchit une porte à l’arrière, qui donnait dans l’arsenal de la police. Les lances qu’il portait et d’autres également splendides y seraient entreposées jusqu’à l’inspection officielle du vizir.

Bak se replongea dans son manuscrit, un rapport du commandant de Semneh relatif aux tribus du désert qui transitaient par cet avant-poste du Sud. D’habitude, il appréciait ces toutes premières heures du matin, quand le poste de garde était calme et qu’il pouvait rattraper son retard dans les tâches prosaïques inhérentes à sa fonction, mais pour une fois ses pensées vagabondaient. Il ne désirait rien tant que d’élucider les meurtres et de mettre fin à la contrebande avant que le vizir n’entre dans Bouhen, mais comment y parvenir en un si court laps de temps ? À supposer qu’il ait vu juste, que le même homme ait assassiné Mahou, puis Intef, et blessé Imsiba pour dissimuler un trafic de biens précieux, il n’avait qu’un seul criminel à rechercher. Il avait ainsi ficelé les différents crimes en un petit paquet bien net, mais quelle part sa théorie devait-elle à l’espoir, quelle part à la réalité ?

Hori entra en trombe dans la pièce, Psouro dans son sillage. Les deux hommes portaient des boucliers en peau de vache. De forme rectangulaire et incurvée, ils étaient légèrement plus larges vers le haut et recouvraient celui qu’ils protégeaient du genou jusqu’à l’épaule. Le jeune homme en avait deux, l’un d’un blanc crémeux, l’autre marron clair ; ceux du Medjai étaient roux ou noirs, unis ou mouchetés de blanc, et si flambant neufs qu’ils conservaient le relent un peu âcre du tannage.

Heureux de se changer les idées, Bak roula le rapport, le jeta dans un panier au milieu de plusieurs autres et se leva.

— Voyons ça, dit-il, prenant les boucliers d’Hori pour les appuyer contre le sarcophage.

Psouro y ajouta les siens, formant un mur éclatant devant la silhouette en bois. Il les essaya un à un, présentant le bouclier et la lance au garde-à-vous comme il le ferait lors de l’inspection du vizir. En face de lui, Bak tentait de décider lequel produirait le meilleur effet.

— Tu m’as l’air d’un travailleur acharné, lieutenant !

— Ouserhet ! Qu’est-ce qui t’amène à mon humble bureau ?

Il sourit pour atténuer la désinvolture de ses paroles.

— Je m’attendais à te trouver sur le quai, reprit son visiteur, mais je vois que tu t’absorbes dans une occupation plus calme que la fouille des bateaux de pêche.

Bak conserva son sourire malgré le sarcasme.

— Plus calme, certes, et surtout moins incommodante pour les narines.

Franchissant le seuil, le séduisant contrôleur posa un regard appuyé sur Hori et Psouro.

— Je viens pour une affaire d’une certaine importance, lieutenant.

« La venue du vizir », devina Bak.

— On peut se fier à mes hommes pour tenir leur langue.

— Toutefois…

Bak souleva un bouclier roux, révélant le pied du sarcophage, et le tendit à Psouro.

— Soit tu me parles de cette affaire sur-le-champ, soit tu poursuis tes occupations et tu reviens à un autre moment. Comme tu l’as peut-être ouï-dire, un auguste personnage vogue vers le sud et je tiens à ce que mes Medjai produisent bonne impression.

La bouche d’Ouserhet se crispa sous cette rebuffade, mais il ne céda pas. À l’évidence, l’allusion voilée au vizir le laissait perplexe : Hori et Psouro étaient-ils au fait de l’identité du visiteur ?

— En effet, l’épouse du commandant a envoyé un serviteur chez moi pour me convier à son festin. Recevoir un si haut fonctionnaire à Bouhen s’annonce comme un événement mémorable, cependant cela pourrait aisément tourner au désastre.

— En quoi donc ? demanda Bak tout en prenant un bouclier marron clair des mains de Psouro pour le remplacer par un noir, exposant le cercueil jusqu’au niveau des genoux.

— Tu es un homme intelligent, lieutenant. Tu sais aussi bien que moi que les garnisons de Ouaouat doivent leur existence au commerce, or ni les barges de transport ni les caravanes n’ont été autorisées à bouger ces cinq derniers jours.

— Celui-ci est de loin le plus beau, dit Bak à Psouro. Rapporte tous les autres à l’arsenal et reviens avec des noirs pour l’inspection.

— Bien, chef.

Bak recula, laissant à Hori et à Psouro la place d’exécuter cet ordre. Il vit qu’Imsiba était revenu dans l’entrée où il s’était de nouveau arrêté pour bavarder avec les gardes. Bak lui fit signe, mais le grand Medjai grimaça et secoua la tête, refusant d’approcher tant que l’homme qu’il détestait s’attardait. Hori allait et venait le long de la rangée de boucliers, en prenant un, puis un autre pour les empiler sur les bras tendus de Psouro.

— Tu n’es pas le premier à exprimer de la préoccupation, reprit Bak. Je crois qu’en ce moment même, le commandant reconsidère sa position concernant le trafic.

— Amon soit loué ! s’exclama Ouserhet. Comme tu le conçois, je nourris dans mon cœur un profond attachement pour Bouhen, mais je dois admettre que j’ai également un second intérêt.

— Ah ?

Soudain, les yeux d’Ouserhet se posèrent sur les deux hommes qui rassemblaient les boucliers, et s’écarquillèrent.

— Par la barbe d’Osiris ! Un sarcophage !

Hori et Psouro faillirent éclater de rire. Les gardes de l’entrée se couvrirent la bouche pour contenir leur hilarité. Imsiba masqua sa goguenardise sous une moue réprobatrice. Bak les regarda tour à tour sans comprendre, puis tout s’éclaira : les hommes avaient trouvé le moyen de faire du cercueil un nouveau thème de paris, probablement sur la réaction de chaque témoin.

Il n’avait rien contre le jeu, mais avec mesure. Il décida que le temps était venu de restreindre les paris aux osselets.

— Nous n’avons pu lui trouver de meilleure place, c’est pourquoi il reste ici.

Ouserhet s’approcha pour déchiffrer le nom du défunt.

— Hum ! Un homme sans grande valeur particulière, à ce que je vois. Un scribe, probablement.

Hori et Psouro, secoués par un fou rire silencieux, se hâtèrent de sortir dans la rue avec leur fardeau. Dans l’entrée, quelqu’un ricana. Bak lança un regard d’avertissement vers les gardes. Ouserhet n’était pas du genre à prendre la plaisanterie à la légère lorsqu’elle s’exerçait à ses dépens.

— Tu évoquais une seconde raison qui t’incite à désirer la reprise du trafic, lança Bak.

— Je dois savoir combien de temps encore le navire de Mahou sera retenu à Bouhen.

Ouserhet tourna le dos au cercueil et adressa à Bak un sourire suffisant. « Fat », aurait dit Imsiba.

— Dame Sitamon m’a consulté au sujet des affaires de son frère. L’immobilisation d’un navire de cette taille représente un manque à gagner.

Bak regarda Imsiba à la dérobée, se rappelant le plaisir de son ami lorsque la jolie veuve était venue lui apporter du bouillon. Il espéra qu’il n’avait pas entendu mais, hélas, Imsiba fixait le contrôleur d’un air blessé.

 

— Elle devait se contenter de lui demander conseil, dit Imsiba en allant et venant, troublé. Il n’était pas question qu’elle lui confie la gestion de ses affaires !

— Je doute qu’il s’agisse de cela, répondit Bak pour le calmer. Tu l’as entendu toi-même, elle l’a simplement consulté.

— Aujourd’hui peut-être, mais demain ? Tu connais son sens de la persuasion.

— Moi ? Non.

Bak s’assit sur le sarcophage et observa Imsiba avec une compassion mêlée d’impatience avant de poursuivre :

— On dirait que tu le connais beaucoup mieux que moi. Toi qui ne supportes pas de te trouver dans la même pièce que lui, comment as-tu acquis une telle familiarité ?

Le Medjai s’approcha de la porte et regarda distraitement dans l’entrée, où deux hommes, des potiers à en juger par l’argile séchée sur leurs bras, étaient venus signaler un vol de charbon, réduisant les osselets au silence. Il se retourna tout à coup, l’air sombre.

— Ouserhet figure au nombre de nos suspects, mon ami. S’il est le tueur, la vie de Sitamon pourrait être menacée.

— Un suspect parmi cinq, et qui a de fortes chances d’être innocent…

— Toujours en train de t’acharner sur le même poisson, lieutenant ? coupa Hapouseneb en entrant dans le bureau avec l’assurance que seule la richesse pouvait conférer. Je te suggère de jeter plus loin tes filets. Il est vrai que nous tous, qui avons eu l’infortune de jouer avec Ouserhet cette nuit-là, menons les uns et les autres des activités liées au commerce, mais bien d’autres le long du fleuve possèdent à la fois les moyens et l’astuce nécessaires pour organiser une opération de contrebande.

— Tu trouveras mon scribe Hori dans une pièce à l’arrière de ce bâtiment, répliqua Bak d’une voix sèche. Si tu as des noms à communiquer, nous chercherons les coupables et nous les châtierons.

Hapouseneb éclata de rire. Il regarda autour de lui, aperçut un tabouret contre le mur, l’avança et s’y installa. Les potiers partirent vite, guère plus avancés qu’à leur arrivée. L’entrée devint silencieuse, les osselets cédant la place à un jeu plus divertissant.

— Je viens à la pêche aux nouvelles, admit Hapouseneb. J’ai entendu des rumeurs concernant une visite du vizir et j’ai été convié à un banquet digne de lui. Il vient, n’est-ce pas ?

— Moi aussi j’ai entendu des rumeurs, parmi lesquelles l’annonce d’une inspection-surprise, répondit Bak avec un sourire doucereux. Comme je crois peu judicieux de les prendre à la légère, quand elles sont si déterminantes pour notre bien-être, j’ai ordonné à mes hommes de préparer leurs uniformes et leurs équipements.

— Une inspection, ma fesse droite ! C’est au commerce que s’intéresse le vizir, pas à l’armée. C’est pourquoi je viens à toi.

Hapouseneb se leva brusquement et son regard ulcéré alla d’Imsiba à Bak.

— Thouti ne peut continuer ainsi à bloquer tout trafic à Bouhen et à Kor. Dans son propre intérêt, il doit laisser passer les navires et les caravanes, faute de quoi le vizir le condamnera à la dégradation publique puis le fera jeter aux chacals.

— Il en accepte le risque en toute connaissance de cause, et moi aussi, affirma le policier d’un air soucieux, comme s’il ne savait pas déjà que Thouti avait décidé la reprise du trafic. Mais tu comprends sûrement que, dès qu’ils le pourront, mes suspects largueront les amarres et que mon enquête avortera.

— Pas du tout !

Hapouseneb se dressa devant lui et frappa le sarcophage du plat de la main. Puis il rit avec un sens de la dérision dont lui-même était la cible.

— Jusqu’à ce que le vizir quitte Bouhen, sois sûr que pas un d’entre nous ne s’éloignera. Le banquet offert par l’épouse de Thouti est une trop belle occasion d’attirer l’attention sur soi, de solliciter un titre ou le pouvoir. Si je me trompe et si quiconque ayant tout à gagner en restant lève les voiles, je me lancerai moi-même à sa poursuite pour le contraindre à revenir.

Surpris, Bak se leva. Cette proposition impudente signifiait-elle qu’Hapouseneb n’éprouvait aucune culpabilité dans son cœur ? Ou n’était-ce que de la poudre aux yeux, supposée endormir les soupçons ? Imsiba paraissait également stupéfait et déconcerté.

Hapouseneb fit un pas en direction de la porte, se ravisa et revint vers le cercueil. Ses yeux parcoururent la bande jaune allant du cou aux pieds et il lut à voix haute : « Amenemopet, prêtre-ouêb devant le seigneur Khnoum. » Il redressa la tête en souriant.

— Un parent à toi, lieutenant ?

Bak n’osa regarder les hommes dans l’entrée, dont, à défaut de l’entendre, il imaginait bien l’hilarité.

Hapouseneb leva la main en un geste d’adieu et sortit du bureau. Alors qu’il se tournait vers la porte de la rue, Nebamon entra. Le vieux marchand tapa sur l’épaule de son cadet.

— Hapouseneb ! Je vois que tu m’as pris de vitesse.

— Es-tu allé chez le commandant, comme promis ?

— Il a refusé de me recevoir, sous prétexte d’obligations pressantes. Je ne sais rien de ses intentions, pas plus que je n’ai pu le convaincre que nos activités doivent revenir à la normale.

Hapouseneb tourna la tête vers le bureau de Bak avec une bonne humeur malicieuse.

— Je repars également les mains vides. Bak est aussi muet qu’une carpe. Si Thouti envisage une reprise du trafic, le lieutenant n’en lâchera pas un mot avant l’annonce officielle.

Bak apparut sur le seuil, les bras croisés sur sa poitrine, et contempla les deux hommes avec un sourire sardonique. Toute cette conversation lui était destinée, il n’en doutait pas.

— À qui d’autre avez-vous demandé de plaider votre cause ? Ouserhet était ici avant vous. Ramosé sera-t-il le prochain ? Ou sera-ce Kaï ?

— Tu manques singulièrement de nuance, lieutenant ! remarqua Hapouseneb en riant de bon cœur.

— Tu prends nos soucis à la légère, lui reprocha Nebamon. Si tu étais un homme d’affaires et non de la police militaire, tu saurais que chaque jour perdu nous rapproche de la misère.

Bak ne put retenir un regard sceptique vers Hapouseneb, l’un des marchands les plus prospères de Ouaouat et de Kouch. Le grand homme mince haussa les épaules, déclinant toute responsabilité pour les propos inconséquents de son confrère.

— Entendons-nous bien, reprit Nebamon, passant inconsciemment les doigts dans sa courte chevelure blanche. Je préfère vivre en sécurité que d’être retrouvé un jour le dos percé d’une flèche. Mais, jusqu’à présent, rien n’indique que l’arrêt du trafic facilite la capture du meurtrier de Mahou. Franchement, je me sentirais plus en sûreté à Ma’am ou dans la lointaine Abou.

Hapouseneb tourna la tête vers Bak afin que lui seul pût voir sa mimique excédée.

— Je dois partir. J’ai un navire amarré à Kor, solide et fiable, mais dont l’aspect laisse à désirer. Avec de la chance et l’aide des dieux, je le ferai repeindre avant que Thouti nous autorise à reprendre les flots.

Il quitta le poste de garde et Imsiba le suivit d’un air morose. Bak espérait que son ami irait voir Sitamon. Au mieux, il apprendrait qu’elle n’avait pas encore confié la gestion de ses affaires à Ouserhet. Dans le cas contraire, il devrait trouver le moyen de supplanter son rival en mettant en valeur ses propres qualités.

Les osselets roulèrent sur le sol, mais plus brièvement que d’habitude, avec un son assourdi. Les gardes feignaient de jouer en attendant que Nebamon remarque le sarcophage. Bak fut terriblement tenté d’emmener son visiteur ailleurs, mais, se rappelant avec quelle finesse il savait voir au-delà des apparences, le lieutenant préféra l’intimité de son bureau.

— Je ne puis te dire ce qui réside dans le cœur du commandant Thouti, commença-t-il en faisant entrer le marchand à l’intérieur, puis en lui indiquant le tabouret. Je sais qu’il considère ce problème et qu’il ne tardera pas à annoncer sa décision. Avant la nuit, à mon avis.

— Il doit nous restituer nos biens, dit Nebamon d’un ton presque aussi fervent qu’une prière.

Appuyant son épaule contre l’embrasure de la porte, Bak l’observa d’un air méditatif.

— Es-tu à ce point dans le besoin ?

Nebamon se laissa choir sur le tabouret, rougit et débita après une hésitation :

— Non, du moins… pas exactement dans le besoin, mais je ne puis prendre beaucoup plus de retard. Vois-tu, confia-t-il, les joues écarlates, en jouant avec le bracelet qui ornait son poignet, je me suis trop engagé financièrement, à Kerma. J’ai négocié chaque article que j’apportais de Kemet, sans me ménager la moindre réserve en cas d’impondérable. Maintenant tout ce que j’ai acheté à Ouaouat est entreposé ici dans l’attente d’un chargement pour Abou, et j’ai les règlements à effectuer en sus des taxes…

À nouveau il hésita et finit par admettre :

— Pour être tout à fait franc, lieutenant, mes bénéfices diminuent de jour en jour.

Bak voyait combien cet aveu blessait Nebamon dans sa fierté. Sous l’opulence de façade se cachaient de maigres revenus. À moins d’être un menteur hors pair et de masquer sa richesse sous une feinte pauvreté, il n’aurait pu passer des marchandises en fraude sinon en quantité infime. Et certainement rien d’aussi précieux qu’une défense d’éléphant.

— Que sais-tu du trafic d’ivoire ?

— Pas grand-chose, répondit Nebamon, à l’évidence soulagé par ce changement de sujet. Je voyage rarement assez loin dans le Sud pour choisir les meilleures pièces.

— Tu te rends à Kerma.

— Cette ville est un trou perdu, l’ombre de ce qu’elle était avant que les armées d’Aakheperkarê Touthmosis anéantissent ses rois une fois pour toutes et conquièrent cette terre pour la puissante Kemet.

Bak entendit derrière lui un léger sifflement et tourna la tête. Cinq Medjai massés autour des osselets l’observaient d’un air fasciné. L’un d’eux lui fit signe de s’écarter. Ils voulaient qu’il s’asseye, afin que Nebamon réagisse à la vue du cercueil.

D’un regard menaçant, il leur intima l’ordre de ne pas dépasser les bornes et rentra dans son bureau. Il s’assit à sa place habituelle près de la tête peinte et demanda :

— J’ai omis de te poser une question la dernière fois : connaissais-tu le capitaine Roï ?

Nebamon hocha le menton.

— Autrefois, j’amarrais de temps en temps mon bateau près du sien quand il naviguait encore en amont du Ventre de Pierres. Il nous arrivait de causer, mais rarement plus de quelques instants. Il était du genre renfermé.

— T’est-il arrivé de le voir en compagnie de contrebandiers notoires ?

— Oui, il y en avait un en particulier, répondit Nebamon, serrant les mains entre ses genoux tout en gardant les yeux fixés sur le sarcophage. Je les ai vus ensemble à plusieurs reprises dans une maison de plaisir, à Kerma. Un Kouchite à la réputation équivoque.

— La rumeur associait-elle Roï à un trafic illégal ?

— Si c’est le cas, je ne m’en souviens pas.

Remarquant le sourcil sceptique de Bak, il se mit à rire.

— Les rumeurs circulent vite, au sud du Ventre de Pierres. Plus encore qu’ici. La plupart sont tellement invraisemblables qu’elles relèvent du mythe.

— As-tu entendu un conte où les dieux ne jouent aucun rôle ? remarqua Bak avec un léger sourire.

Nebamon dévisagea l’officier d’un air indécis.

— On m’en a rapporté un la nuit derrière, seulement… il concerne un homme sans tête.

D’ordinaire, Bak ne perdait pas son temps à écouter des fariboles, mais le marchand ne manquait pas de bon sens. Il n’aurait pas mentionné le fait s’il le jugeait sans fondement.

— J’ai grand besoin de me changer les idées.

— Mon serviteur kouchite, qui aspire à s’élever en aidant son maître, m’a répété cette histoire, que lui-même a entendue dans la maison de plaisir d’un ancien lancier nommé Tati.

Nebamon scruta Bak pour s’assurer qu’il comprenait bien l’origine de la rumeur.

— C’est un petit établissement rempli de travailleurs des champs abrutis par la bière, poursuivit-il. Il tient l’histoire d’un vieil homme venu du sud pour vendre ses chèvres.

« Celui-ci a parlé d’un homme sans tête, qui rencontre un navire au plus noir de la nuit en un lieu secret, situé au sud de Kor. De mystérieux objets passent de main en main, certains quittent le navire, d’autres sont chargés à bord.

— Un homme sans tête… répéta Bak, incrédule. Plus vraisemblablement, quelqu’un qui se serait enveloppé la tête dans une étoffe, ou qui aurait noirci son visage.

— C’est aussi mon avis, mais tu connais l’extrême superstition de ces gens-là.

Bak se représenta un vaisseau descendant le Ventre de Pierres chargé de contrebande. Il avait entendu parler de caches au-dessous des rapides les plus tumultueux, invisibles depuis les tours de garde. Et il se rappelait une allusion de Ramosé au sujet du capitaine Roï, qui mettait parfois plus longtemps que nécessaire pour naviguer d’un port à un autre. Il s’accouda sur ses genoux sans dissimuler son intérêt :

— Et des navires comme celui-là, il y en a eu beaucoup ?

Nebamon sourit.

— J’ai posé la même question à mon serviteur, et il paraît que tout le monde, là-bas, a réagi ainsi. Le vieux ne pouvait ou ne voulait pas répondre. Il jura seulement que l’homme sans tête venait par les nuits les plus noires.

Bak chercha à obtenir des détails, mais en vain.

— As-tu rapporté cette histoire à quelqu’un d’autre, Nebamon ?

— Non. Je n’avais guère envie de passer pour un naïf. Ni d’ailleurs, ajouta le marchand avec un rire embarrassé, qu’un homme, sans tête ou non, vienne chez moi au cœur de la nuit dans l’idée de me faire taire pour l’éternité.

— Sage précaution.

Dans sa surexcitation, Bak se leva et fit les cent pas. Était-ce donc l’indice qu’il cherchait depuis si longtemps ?

— N’en parle plus à personne, et recommande à ton serviteur de tenir sa langue. Moins les gens le sauront, et mieux cela vaudra pour nous deux. Toi, tu seras en sécurité, et moi, j’aurai les coudées franches pour traquer l’homme sans tête.

Nebamon se leva comme s’il se sentait plus léger. Bak le raccompagna jusqu’à la porte et le regarda s’éloigner dans la rue, presque certain de son innocence. À moins que cet homme ne lui ait tendu un piège subtil pour le mener à la mort ?

Le lieutenant se retourna vers l’entrée silencieuse et les cinq Medjai qui le fixaient, mi-désappointés, mi-perplexes. Nebamon était resté de marbre à la vue du sarcophage. Un instant, Bak se sentit aussi intrigué qu’eux, puis il se rappela sa collision avec le marchand, quelques jours plus tôt. Nebamon sortait du corps de garde au moment où lui-même y entrait. Il avait donc sûrement vu le sarcophage à cette occasion.

 

— L’épouse d’Intef t’a parlé d’un ancien tombeau au sud de Kor, et voilà qu’à son tour Nebamon mentionne une cachette, elle aussi au sud de Kor, résuma pensivement Imsiba. Nous devrions explorer le fleuve en amont.

— Nous partirons demain à l’aube, décida Bak.

Il contempla le port, plus calme que jamais. Les navires grands et petits étaient serrés contre les quais, les marins bavardaient, péchaient ou somnolaient dans des coins d’ombre épargnés par le soleil de midi.

— Va trouver le pêcheur Setou et explique-lui qu’il nous faut un bateau petit et fin, facile à manœuvrer entre les nombreux îlots et les hauts-fonds envahis de joncs. Et veille à réunir des armes en suffisance, car nous n’irons pas les mains vides et sans protection.

— Tu redoutes un piège ? interrogea Imsiba en le scrutant.

— Je préfère ne pas courir de risque.

Assis sur le muret de l’esplanade, Bak contemplait trois petites filles accroupies au bord de l’eau, qui façonnaient des miches de pain et des gâteaux avec des poignées de boue.

— Pendant que tu prépares notre voyage, je vais m’entretenir à nouveau avec Ramosé et les compagnons du capitaine Roï. Peut-être se décideront-ils à parler, maintenant !

— D’après leurs gardiens, ils commencent à croire qu’on va les laisser se morfondre là-bas indéfiniment.

En temps normal, le Medjai aurait souri de l’épreuve imposée aux marins, mais il demeurait maussade. Bak en devinait aisément la raison.

— Après avoir terminé, tu te rendras chez dame Sitamon. Elle a eu le temps de réfléchir depuis notre première conversation et se souvient peut-être d’un élément important pour nous, même s’il paraît insignifiant à ses yeux.

Imsiba lui jeta un coup d’œil soupçonneux, mais ne chercha pas à aller plus loin. À croire que cette dernière mission lui convenait parfaitement.

 

— Intef projetait de se joindre à mon équipage ? s’étonna le capitaine Ramosé. Il ne m’en avait pas parlé.

— Jamais ? s’enquit Bak.

— Certes, il aurait aimé mieux connaître le fleuve, s’aventurer au loin. Il n’en faisait pas mystère. Cependant il devait veiller sur sa famille, s’occuper de ses cultures. Non, ce n’était sans doute que des paroles en l’air.

« Ainsi, songea Bak, Intef ne jugeait pas encore le moment opportun pour voguer vers le nord avec son petit trésor. Espérait-il davantage ? »

Ramosé se tenait à la proue de son bateau dans sa position coutumière : jambes écartées et mains sur les hanches.

— Je suis resté dans ces eaux beaucoup plus longtemps que nécessaire, lieutenant. À présent, j’aimerais reprendre le fleuve. Je me suis donné du mal pour apporter de l’aide. J’ai signalé le naufrage, accompli deux voyages quand un aurait suffi. Le moins que tu puisses faire est de plaider ma cause auprès du commandant Thouti.

Un vol caquetant de canards passa au-dessus d’eux, en quête de fourrés de joncs où trouver leur pitance. Un chien jaune remontait le quai, la truffe au ras du sol sur une piste invisible. Un poisson jaillit de la surface lisse tel un miroir, réveillant en sursaut un marin nu adossé contre un piquet d’amarrage, une canne à pêche sur ses genoux relevés. Une odeur d’oignons brûlés montait d’un brasero sur un autre vaisseau à l’autre bout du port.

— Le commandant ne tardera plus à prendre sa décision. Je n’ai pour ma part aucune influence sur lui.

Bak était las de promettre, de nier, de simuler un secret quand il n’en existait aucun.

— Tu n’attends donc pas le banquet en l’honneur du vizir ?

Projetant en avant sa bedaine couverte de sueur, Ramosé grogna :

— J’ai l’air du genre à frayer avec la noblesse ?

— J’ai passé ma jeunesse dans la capitale, où les gens de noble extraction sont plus nombreux que les mauvaises herbes. Crois-moi, dit Bak en riant, tu ne vaux pas moins qu’eux.

Ramosé sourit, flatté et malgré tout inébranlable.

— Je ferai signe au vizir en croisant sa flottille, quelque part entre Bouhen et Ma’am. Et pendant que tu côtoieras les grands, sirotant du vin clairet et grignotant des gâteaux rances, je serai allongé sur mon pont avec mes hommes, à boire la meilleure bière que l’on brasse à Ouaouat.

Le capitaine ne plaisantait pas. Bak comprit qu’il quitterait Bouhen à l’instant où Thouti en donnerait l’autorisation, à moins qu’on ne parvienne à l’en dissuader.

— Tu laisserais un indigène à demi nu t’effrayer au point de manquer le festin le plus somptueux jamais donné sur cette terre de Ouaouat ?

La bonne humeur de Ramosé céda la place à l’agressivité.

— Je te l’ai déjà dit, non ? Mon navire n’a pas été attaqué, il s’est échoué.

Bak le toisa avec dédain. Il comprenait la répugnance des gens de la région à se fier à l’autorité, mais un respectable marin du pays de Kemet aurait dû montrer plus de confiance.

— Comment puis-je espérer vous protéger, toi et les tiens, si tu refuses de m’aider à capturer celui qui te menace ?

— Je suis parfaitement capable de prendre soin de moi.

— Capitaine Ramosé ! Deux hommes ont été assassinés afin que d’immenses quantités de marchandises puissent être passées en aval. Si tu t’enfuis pour sauver ta peau, d’autres mourront à coup sûr.

— Non !

Secouant la tête comme un taureau furieux, Ramosé recula, jura en se heurtant contre le château avant et foudroya des yeux son tourmenteur. Les mots débordèrent, comme arrachés à sa gorge, tandis qu’il s’avançait vers Bak, plein de rage.

— Puisque tu y tiens, la nuit après que j’ai refusé de charger de la contrebande, la proue a été fracassée à la hache. L’avertissement était on ne peut plus clair. Alors j’ai gardé bouche cousue, de peur de perdre non seulement mon navire, mais la vie et celle de mes matelots. Maintenant, je nous ai tous mis en péril. Tu es content ? termina-t-il, les traits durs, la voix vibrante de fureur.

— Je vais envoyer des gardes à bord pour vous protéger. Tu seras en sûreté tant que tu resteras à Bouhen.

— Le même genre de sûreté dont a bénéficié Mahou ? ironisa Ramosé.

Bak ne laissa pas transparaître l’humiliation que lui infligeait cette réflexion.

— Parle-moi de l’homme qui t’a menacé.

— Je ne sais presque rien, pas même son nom. C’est une ombre parmi les hommes.

À contrecœur, Ramosé s’assit sur une balle de peaux. Un nuage de poussière monta autour de lui, faisant éternuer Bak.

— Il venait de Kouch, de ça je suis sûr, et d’après son apparence sauvage et insoumise, je suppose qu’il est né dans le désert. Il a abandonné ces régions de solitude pour vivre au bord du fleuve, qui lui convient bien.

Bak se rappela Neboua, évoquant un pêcheur originaire du Sud à qui il n’aurait pas confié sa plus mauvaise paire de sandales – celui-là même qu’il avait vu, à Kor, chuchoter à l’oreille de Mahou.

— Il possède son propre bateau ?

— Un petit navire de plaisance, fin et élancé, du genre qu’un fils de noble emprunterait pour se rendre d’un domaine à l’autre au pays de Kemet. Comment un sauvage de Kouch est-il entré en possession d’un navire si gracieux ? C’est une énigme souvent débattue parmi les marins, et jamais élucidée.

Bak essaya en vain de se représenter ce personnage mystérieux.

— Comment se fait-il que je ne l’aie jamais vu ?

— C’est une ombre, je te l’ai dit. Certains prétendent qu’il descend de loin au sud et que, durant la crue, il affronte les rapides entre Semneh et Kor, davantage par plaisir que par goût du lucre. D’autres affirment qu’il vogue dans les eaux plus calmes du Ventre de Pierres, et qu’il transporte des cargaisons d’un village à l’autre, d’une garnison à la suivante. Quand le niveau du fleuve baisse au point qu’aucun navire n’y est en sûreté, il se réfugie dans un havre secret parmi les îles, et disparaît totalement.

Bak avait peine à dominer son excitation. Les éléments du casse-tête se mettaient enfin en place. Là où il n’avait auparavant qu’une théorie, celle d’un navire convoyant de la contrebande à travers le Ventre de Pierres, apparaissait désormais une ombre aux contours flous et dépourvue de nom, mais néanmoins un homme qu’il pouvait traquer et prendre au collet.

— Son navire n’est jamais entré dans Bouhen ?

— Dans ce cas-là, tu t’en souviendrais ! C’est une pure beauté, répondit Ramosé, au bord d’un sourire malgré son ton dur. Pas le genre de jouet avec lequel on brave les rapides.

— Alors pourquoi redoutes-tu qu’il vienne ?

— Son vaisseau n’était pas ancré à Kor la nuit où ma proue a été fracassée. Il s’est infiltré par d’autres moyens, dans un esquif plus modeste ou bien à pied, à l’insu de tous ceux qui se trouvaient sur le quai.

Ramosé toisa Bak d’un air de défi.

— Alors, te sens-tu capable de nous protéger, moi et les miens, d’une ombre insaisissable ?

Le visage de Maât
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